L'auteur‎ > ‎

La fin du monde

-         On a survécu, on a survécu, on a, on a, on a survécu…

 

Le rythme de la chansonnette répétée inlassablement pendant des heures ne voulait pas le lâcher. En même temps, on ne survivait pas tous les jours à une prédiction de fin du monde maya. Cet événement exceptionnel, tous les 5 000 ans d’après certains scientifiques, méritait bien de se cuiter sévère à la vodka, à défaut d’un alcool plus exotique. Seul regret, il avait bu trop vite pour emballer Jessica, qui lui avait préféré une compagnie moins imbibée. Mais l’alcool tenait chaud et il fallait bien ça pour rentrer à pied par un froid pareil, d’autant plus que le trajet semblait bien plus long que d’habitude. Les étoiles brillèrent un instant dans le ciel dépourvu de nuages, tandis que le jeune homme manquait de perdre l’équilibre incertain de sa démarche.

 

-         Alors, les Mayas ? Vous en dites quoi ? On vous a bien en…

 

Le rire de cette pensée salace se transforma en étouffement avant que Julius ne se vide dans le caniveau, dans une odeur dont fort heureusement personne n’était témoin. La douleur s’estompa avec la cascade immonde qui arrosait le bitume et le jeune homme se releva. Il éclata de rire et fier de lui voulut reprendre son chemin. C’est à ce moment précis qu’il se rendit compte que quelque chose n’allait pas. Il se demanda un instant s’il n’avait pas bu plus que de raison, ou plutôt plus que d’habitude. Il écarquilla les yeux, les frotta avec ses mains encore humides, mais rien n’y fit : la route avait disparu, emmenant avec elle les maisons, l’éclairage public et les relents de sa soirée apocalyptique. Un grand froid le parcourut, le dégrisant instantanément, ce qui n’était jamais très bon signe… Quelque chose venait de se produire, quelque chose qui venait de chasser l’hymne de la survivance, mais il ne savait pas quoi, et c’était sans doute ça le pire…

 

C’est là qu’il l’aperçut : une grande fille, brune, aux formes photoshopées dans une tenue d’hôtesse de l’air gothique. Ce n’est que lorsqu’il remonta les yeux qu’il remarqua les yeux bleus rieurs qui le fixaient et ses lèvres sanguines sur sa peau neigeuse. Sans réfléchir, il fit un pas en avant pour voir de plus près ce fantasme fait femme. Pourtant il se figea presqu’aussitôt, sans aller plus loin. Quelque chose n’allait pas.

 

-         Bonjour, entonna-t-il en espérant découvrir ce qui clochait.

-         Bonsoir, Julius, répondit-elle visiblement amusée.

-         On se connait ? Je m’en souviendrais pourtant…

-         Je te connais, l’interrompit-elle.

-         Vous êtes des services secrets ? de la CIA ? une extraterrestre ?

-         Tu regardes trop de séries américaines. Je suis juste une hôtesse.

-         Une hôtesse ?

-         C’est moi qui doit te conduire de l’autre côté.

-         De l’autre côté de où ? Enfin… Je veux dire… Qu’est-ce qui se passe ici ?

-         C’est la fin du monde, Julius. Tu es mort, ajouta-t-elle avec ce qu’il crut être un soupçon de compassion.

-         La fin du monde ? Mais non, pas du tout ! C’était hier ! On a survécu !

-         Ils ont eu un peu de retard, une grève je crois… Désolée.

-         Mais c’est impossible ! Même le site de la NASA l’a dit.

-         En science, on dit hautement improbable. Mais ça arrive à tout le monde de se tromper…

-         Alors c’est la fin du monde ?

-         Oui.

-         Et je suis mort ?

-         Oui.

-         Alors c’est pour ça que malgré le packaging, tu me fais pas ban…

-         Oui.

-         C’est triste quand même… Je peux avoir une dernière volonté ? demanda Julius.

-         Non.

-         Pourquoi ?

-         Ce n’est pas dans la procédure.

-         Alors même la Mort est administrative ?

-         Faut croire que oui.

-         Et maintenant on fait quoi ?

-         On fête la fin du monde. Et comme je suis gentille, c’est ma tournée : cette nuit, tu vas boire à mort…

Comments